L'Homme sans reflet reprend le thème faustien de "Peter Schlemihl ou l’homme qui a vendu son ombre" le récit fantastique d'Adelbert von Chamisso, écrit en 1813.
Peter Schlemihl, jeune homme sans fortune, vend son ombre au Diable contre une bourse qui reste pleine en toutes occasions. Mais il s’avise bien vite de l’importance qu'une ombre peut revêtir aux yeux des hommes, lesquels prennent maintenant soin de l’éviter, depuis qu’il a perdu la sienne. Pressé par Peter Schlemihl, le diable consent à lui rendre son ombre en échange de son âme. Mais le jeune homme refuse, et désireux de se sortir d’une malheureuse affaire, il jette la bourse. Commence alors pour lui un voyage expiatoire.
C'est l’un des récits les plus étranges et les plus beaux du romantisme allemand. L’histoire de Peter Schlemihl, l’homme qui a vendu son ombre au diable, offre toutes les interprétations possibles, et les nouveaux lecteurs de Chamisso se plairont sans doute à lui en inventer encore de nouvelles.
Schlemihl signifie en yiddish le déveinard. Dans le roman de Chamisso, Peter Schlemihl est conspué, rejeté, obligé à vivre enfermé dans sa chambre et à ne sortir que la nuit. La schlemihlitude, c’est la confrérie des ratés, le refuge des poissards, dont toute la philosophie se résume dans cette interjection : “pas de chance !” Et pourtant, le malchanceux n’est pas mécontent de son sort, il s’installe dans la déveine. C'est le paradoxe de la schlemhlitude car le Schlemihl se sent, à rebours, un élu : il a été remarqué et désigné comme malchanceux. S’il pousse plus loin le paradoxe, il aboutira à la conclusion que même ceux qui réussissent sont des schlemilhs qui s’ignorent.
Mais L'Homme sans reflet récupère aussi en partie la trame d'une nouvelle d'Hoffmann, "Le Reflet perdu".
Un jeune Allemand, Érasme Spikher, ayant laissé en Allemagne sa femme, son enfant, va en Italie, objet de ses rêves. Dans un banquet d'artistes, il rencontre la courtisane Giulietta, dont il tombe passionnément amoureux, oubliant sa femme et son enfant qui l'attendent chez lui. Mais, un jour, il doit repartir. Cette séparation le désespère, et il en va de même pour Giulietta. Elle a pour compère un sorcier : le docteur Dapertutto. A l'instigation de celui-ci, elle demande à son amant de renoncer à l'image qu’il a dans le miroir. Chose dite, chose faite : Érasme perd son reflet. Il ne voit absolument plus rien quand il se regarde dans une glace. À partir de ce moment, sa présence, en quelque lieu qu’il se montre, suscite la stupeur et les murmures. Au cours d'un voyage, il est accusé de ne pas avoir de reflet. Elle ne recommencera à l'aimer que lorsqu'il aura récupéré son image.
Hoffmann, emballé par “Peter Schelmihl”, devint l'ami de Chamisso et imagina d'écrire en collaboration avec lui. Mais cette histoire de double vécue fut un échec. Cependant, il en avait subi l'influence au point d’introduire des doubles dans une bonne dizaine de ses oeuvres. Hanté toute sa vie par des hallucinations où son double était l’un des personnages principaux, il fut sans doute l'un des écrivains les plus concernés par ce thème.
Il composa cette nouvelle sur un thème voisin, l’ombre étant remplacée par le reflet. Il remplaça les procédés du merveilleux par ceux du fantastique, dont le plus saisissant, le récit en miroir, donne à cette histoire une dimension d'irréalité tout à fait lancinante.